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3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 17:12

Depuis mon départ il y a treize ans, certaines mœurs ont disparu de la scène française. Fumer au café, stationner sur les trottoirs ou décrocher son téléphone pour dormir en paix. En revanche, il en est d’autres dont s’accommodent encore paisiblement les médias français et ceux qui y parlent.

 

La première habitude est celle du « ON » et du « OFF ». Tout bon communicant apprend dès son premier rendez-vous avec un journaliste qu’il dispose d’au moins deux registres de discours : le ON, pour tenir des propos qui pourront immédiatement être cités et attribués ; le OFF, pour parler et être éventuellement repris sans que la source des propos ne soit identifiable par le public. Plus raffiné encore, le « OFF de OFF », pour tenir un discours qui doit rester strictement confidentiel et anonyme.

 

Le droit coutumier français de la communication prévoit également que le journaliste puisse s’approprier des propos tenus en OFF ou qu’il les place dans la bouche d’un locuteur fictif ou désigné : une « source proche du dossier », un « conseiller », un « ami »… voire même une personne réelle qui se verra ensuite accusée d’avoir tenu de tels propos. C’est finalement rassurant en un point : l’idéologie de la transparence a plus de fidèles que de praticiens quotidiens.

 

Mais cela demeure singulièrement hypocrite. En vérité, la différence entre le ON et le OFF n’est pas une question de confidentialité mais de temps et d’espace. Parler en OFF, c’est conserver la maîtrise de ses propos au cours d’une durée et d’un espace élargis : « Ce que je te dis, fais en bon usage mais à tel moment et à tel endroit de ton article, de ton enquête et de ton journal ». Dans le rapport de force entre le locuteur et le média, c’est une arme de poids dont la force dissuasive est liée au pouvoir et à l’autorité du locuteur.

Comme l’avait révélé Franz-Olivier Giesbert, le président Mitterrand savait parfaitement en user : « Ce que je vous dis, gardez-le pour vous pendant 2, 5 ou 10 ans », lui glissait-il lors de leurs conversations. François Mitterrand restait ainsi maître de son discours au cours d’une temporalité plus longue. L’impact de son discours reste intact et il préserve la force mémorielle.

 

C’est une coutume française, un vieil héritage, une bien mauvaise habitude, une sorte de duel où l’adversaire se cache ou se dissimule derrière un autre. C’est aussi un mode d’expression qui permet l’approximation. Les journalistes britanniques ou américains que nous rencontrons à Paris se font une règle de refuser le OFF. Ce qui est dit est dit et doit être répété ; sans cela, il n’existe pas. Cela n’interdit pas la conversation informelle, les briefings nécessaires et les explications techniques qui n’ont pas toutes vocation à se retrouver dans le journal. Mais cela est bien différent du OFF manipulatoire.

 

La seconde habitude est celle de la « relecture » à outrance des interviews. Là aussi, les journaux anglo-saxons et quelques rares et sérieuses publications françaises la refusent. Le principe est simple : aucun patron ni aucun politique n’accepte de donner une interview si le média ne lui en autorise pas la relecture, qui est en fait une réécriture partielle des propos.

Je m’efforce d’en déshabituer mes clients : si une prise de parole est solidement préparée, si toutes les questions sont anticipées et si le locuteur se place dans un devoir de sincérité, alors la relecture n’est pas indispensable. Je crois par ailleurs que communiquer, c’est prendre un risque et que sans risque, il n’y a pas de communication efficace, sincère et convaincante.

 

Il n’y a qu’à lire bon nombre d’interviews : le texte est pauvre, prévisible, arrondi, « langue de bois ». Il perd de sa force et de son utilité. La conséquence, c’est le verbe sans message, un désintérêt du lecteur et une défiance croissante envers les autorités sociales.

La relecture est parfois un mal nécessaire. Les imprécisions du journaliste sont parfois telles qu’il faut réécrire pour les corriger. Impréparation, manque de professionnalisme et de culture… les tares sont partagées. D’ailleurs, et c’est là un cercle vicieux, la perspective de la relecture exerce un effet déresponsabilisant sur le journaliste.

 

Mais abolir le OFF et signaler en prologue des interviews qu’elles ont été « relues et partiellement réécrites » (comme un quotidien de référence en avait l’habitude par le passé) permettrait sans doute de gagner en force et en impact ce que les émetteurs perdent aujourd’hui en spontanéité.

 

Et d’éviter à Jean-François Copé de démentir bruyamment le fait d’avoir tenu des propos discrets et donc libérés à une journaliste du « Nouvel Observateur ».

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Published by pilhan2012
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commentaires

Monsieur Poireau 04/11/2011 18:50


Je ne comprends qu'une chose dans cet usage du OFF par les journalistes français tel qu'ils le pratiquent : le petit pouvoir qu'ils y gagnent en apparence. Ebvers leurs lecteurs d'abord, je sais
tout mais jen e dirais rien et envers l'interviewé ensuite, le OFF comme une sorte d'épée de Damoclès !
:-)